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Inner powers

Anne Rochette - Margot Une proposition de Julie Crenn

08 juin → 22 septembre 2024

Antre Peaux 24 – 26 route de la Chapelle 18000 Bourges

organisé par

Entrée gratuite

Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h, hors jours fériés.
Fermeture exceptionnelle du 5 au 20 août inclus.

Inner powers réunit les sculptures et aquarelles d’Anne Rochette, et les dessins et ossements ornés de Margot. Il y est question de silence, d’invisible, de secret et de forces intérieures aussi bien ancrées dans les corps (humains et plus-qu’humains), dans la terre que dans un espace infini qui nous dépasse physiquement.

Dans un corps qui se souvient.
Mahmoud Darwich – Nuit qui déborde du corps (Anthologie 1992-2005)1

Nos corps sont les réceptacles de mémoires ancestrales et immédiates. Chacune de nos cellules peut être envisagée comme un vaisseau ou un temple qui abrite les fragments de nos mémoires. Nos chairs sont autant faites de récits hérités que de nos expériences visibles et invisibles. Les œuvres de Margot et d’Anne Rochette visibilisent des expériences difficiles à verbaliser, des mémoires douloureuses, des aspirations étranges et résistantes. Chacune à leur manière, elles fouillent leurs vies intérieures pour faire jaillir une force, une énergie et un pouvoir que Starhawk (sorcière et activiste écoféministe californienne) nomme le pouvoir-du-dedans (Inner Power). Elle écrit en 1982 : “Oui, le pouvoir-du-dedans est le pouvoir du bas, de l’obscur, de la terre ; le pouvoir qui vient de notre sang, de nos vies et de notre désir passionné pour le corps vivant de l’autre. […] Quand nous plantons, quand nous tissons, quand nous écrivons, quand nous enfantons, quand nous organisons, quand nous soignons, quand nous courons à travers le parc, dans la brume exhalée par les séquoias, quand nous faisons ce que nous avons peur de faire, nous ne sommes pas seules. Nous sommes du monde et les uns avec les autres, et notre pouvoir-du-dedans est grand, même s’il n’est pas invincible. Si nous pouvons être blessés, nous pouvons soigner ; si chacun de nous peut être détruit, en nous il y a le pouvoir de renouveau. Et il est encore temps de choisir ce pouvoir-là.”2 

Le pouvoir-du-dedans est un pouvoir ancestral que nous avons désappris, que nous avons oublié, mais qui, pourtant, subsiste et vibre en nous. “Le lieu du pouvoir est notre abri dans le monde souterrain personnel, notre image du centre, de la force, le lieu d’où nous commençons chaque voyage et où nous nous arrêtons et nous recentrons avant de revenir à l’espace-temps ordinaire. C’est un lieu d’où nous pouvons examiner le paysage du soi.”3 Margot et Anne Rochette portent une écoute attentive à ces pouvoirs qui nous connectent aux autres corps, au vivant, à la mort, aux tréfonds de la terre comme au cosmos. Un pouvoir contraint par les assignations, les normes et les attendus selon notre classe, notre race, notre genre. Un pouvoir qui, s’il est saisi et libéré de ses brides, ouvre les espaces de représentations, les imaginaires et les moyens d’action.

Margot écrit en 2023 : « Je  suis à cheval entre deux mondes. Le mien et le vôtre. C’est une question d’équilibre. Ce que m’apporte ma création n’a pas vraiment d’importance, je le fais car je dois le faire. Je dois vous apporter ça. Ce que vous voyez à travers ma création (mes yeux, ma main, mon esprit), c’est la magie ancestrale que nous avons oubliée à force d’explications. Cette magie parle aux cœurs et non à la raison. Elle EST. Elle existe et existera bien après ma mort. » Les dessins de Margot sont à envisager comme des portes que l’artiste ouvre vers des espaces mentaux aussi structurés que libres. Face aux œuvres nous nous retrouvons au seuil de territoires interdépendants : l’obscurité et la lumière, le chaos et l’ordre (la symétrie en est l’outil), le réel et le surréel, le terrestre et l’extraterrestre, l’humain et la chimère, l’utopie et la dystopie. Margot fusionne et architecture les paradoxes pour générer un univers nourri d’une pensée du commun et de l’interdépendance. Les titres de ses œuvres sont d’ailleurs issus de l’espéranto ou bien d’une langue intime qu’elle fabrique au fil des œuvres. Par la ligne, la couleur, la lumière et le mot, Margot relie les existences pour donner forme à un tout profond et puissant.

Les mains dans la terre, Anne Rochette modèle les fragments de son corps, les formes de son expérience intime, les fragments de sa mémoire et les traces des violences reçues. L’artiste comprend le corps comme un abri complexe : il est le lieu des résistances, de l’affirmation, de la vie, mais il est aussi le contenant d’une mémoire traumatique, de violences enfouies, d’impensés et d’expériences invisibilisées. Il est une maison qui abrite ce que nous sommes totalement, de manière consciente et inconsciente. Nos corps sont les vaisseaux de ce qui nous est étrange(r), de ce que nous refoulons, de nos secrets, de nos peurs les plus profondes et de nos désirs souvent ignorés. Ainsi, les sculptures agissent dans une zone inconfortable, elles génèrent un trouble parce qu’elles rendent présents l’informe, l’intérieur, l’hybridation. Elles portent une dimension quasi monstrueuse – le monstre est le corps que l’on montre parce qu’il ne correspond pas aux normes imposées par la pensée dominante. Anne Rochette modèle des corps sur la réserve, des fragments (la peau d’un muscle, une tête, un pied, une main), des suintements des orifices béants ou clos. Les corps ou les parties de corps semblent piégés au sein de formes-enveloppes et pris dans un profond silence. Des corps comme des masses humaines qui se ramassent, ou bien se cachent partiellement pour ne pas s’exposer pleinement. Ils se protègent des regards extérieurs. Dans ce double mouvement, Anne Rochette pose dans l’espace des corps à la fois repliés et manifestement présents. Des corps pudiques et résistants.            

Parce que les enjeux de résistance et de mémoire forment un territoire commun à Anne Rochette et Margot, nous avons souhaité inviter Taysir Batniji (né en 1966 à Gaza, vit et travaille à Paris) à prendre part à l’exposition Inner PowersFrom Gaza, with Love est une invitation à l’artiste palestinien à présenter un programme d’œuvres vidéo pour occuper le terrain des consciences. Les vidéos manifestent une résistance par le corps pour lutter contre l’ultra-violence et contre l’effacement d’une mémoire aussi intime que collective. Sa présence artistique au centre d’art est une présence poétique et politique pour dénoncer le génocide en cours à Gaza et la colonisation de la Palestine par l’État israelien. Parce que le silence est assourdissant, From Gaza, with Love est une manière, symbolique et modeste, de manifester notre soutien au peuple palestinien. Que cesse enfin le feu d’une manière permanente.

L’artiste et poétesse, Etel Adnan écrit : “Dans sa volonté de protéger les vivants de l’effet exaspérant d’un présent permanent, la nature créa la mémoire. Une évasion. Un repos. Tout ce que je fais est mémoire. Même tout ce que je suis.”4 Dans ce territoire infini qu’est la mémoire, Margot et Anne Rochette mènent une quête commune, à savoir celle de toucher leur pouvoir-du-dedans qui relie l’intérieur et l’extérieur. Starhawk ajoute : “Le premier principe de la magie : toutes les choses sont interconnectées. Tout est relation. […] L’amour de soi et des autres, l’érotisme, l’amour qui transforme, l’amour comme affection, l’amour joyeux pour les myriades de formes de la vie en évolution et en changement, pour le séquoia et la libellule éphémère, pour la baleine bleue et l’escargot, pour le vent, le soleil et la lune qui croît, et celle qui décline ; […] un amour pour le monde tout entier, éternellement en train de se créer lui-même, un amour pour la lumière et la mystérieuse obscurité, et un amour en colère contre tout ce qui diminuerait la beauté indescriptible du monde.”5

Si leurs pratiques artistiques sont marquées par des univers aussi singuliers que différents, les œuvres de Margot, d’Anne Rochette et de Taysir Batniji sont investies d’une énergie vitale puisée autant dans leurs corps, leurs imaginaires que dans l’amour et l’attention qu’elles portent au vivant. Les artistes convoquent autant de forces que de vulnérabilités pour modeler une pensée plastique de la transcendance, du corps en résistance, d’une volonté de décloisonnement des imaginaires et d’une liberté de création inconditionnelle. 

Julie Crenn

1 – Traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar. Arles :  Actes Sud – Babel N° 949, juin 2009, p.129.
2 – STARHAWK. Rêver l’obscur – Femmes, magie et politique. Paris : Editions Cambourakis, 2015, p.39 et p.53.
3 – Ibid, p.106.
4 – ADNAN, Etel. Nuit. Bordeaux : Editions de l’Attente, 2017, p.17.
5 –  STARHAWK, Rêver l’obscur – Femmes, magie et politique. Paris : Editions Cambourakis, 2015, p.93.

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